Etudiantes menacées d'expulsion à Pau:« Nous sommes comme des fugitives »Jeudi 11 Mars 2010
Sitti Youssouf, 24 ans et Liouize Ali Saïd, 21 ans, sont étudiantes en géographie, depuis deux ans, à l'université de Pau et des pays de l'Adour. Elles sont arrivées de l'île de Mayotte, territoire d'Outre-Mer en passe de devenir un département français, où elles vivaient avec leur famille depuis leur plus jeune âge.
L'année dernière, elles ont fait l'objet d'un arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français pour les Comores, leur pays de naissance.
Le tribunal administratif de Pau a confirmé l'arrêté du préfet. La cour d'appel de Bordeaux a été saisie du dossier et n'a pas bouclé son examen. Le 25 janvier dernier, Sitti et Liouize ont été interpellées par la police de l'air et des frontières à Pau et transférées au centre de rétention de Paris. Un vice de procédure leur a permis de ne pas être envoyées aux Comores. De nombreux élus de gauche réclament leur régularisation. Le 1er mars, le Haut-commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsh, a écrit au préfet des Pyrénées-Atlantiques, Philippe Rey, pour lui demander un nouvel examen de leur dossier. « Sud Ouest ». Comment allez-vous ? Sitti. On essaie de survivre et de surmonter. C'est très difficile mentalement de se retrouver « enfermée ». Nous sommes comme des fugitives, des assassins alors que nous n'avons rien fait de mal. Nous voulons juste étudier. Vous parlez d'enfermement ? Sitti. On ne voit ni amis, ni famille. On ne reçoit pas d'appels. Tout se passe comme si nous étions dans une cellule, dans une prison. On ne voit que nos camarades de classe. Sud-Ouest : Continuez-vous à aller en cours ? Sitti : Nous recevons les cours régulièrement. On essaie de s'accrocher à nos études mais c'est très difficile. Nous devons nous concentrer pour obtenir le master de géographie. Ensuite, nous retournerons travailler à Mayotte, moi dans l'enseignement, Liouize en urbanisme. Nos études sont la seule chose qui nous aide à continuer à vivre, qui nous donne la force de continuer. Nous savons bien sûr que si nous ne réunissons pas nos examens, nous sommes encore plus sujettes à l'expulsion. Avez-vous peur au quotidien ? Sitti : C'est plus que de la peur. C'est tellement fort qu'on étouffe. On ne s'imagine pas se retrouver dans ce genre de situation. Dans quelques heures, quelques secondes, on ne sait pas ce qui va se passer. Vous ne savez plus ce qu'est une vie d'étudiante ? Sitti. On ne sort plus, on ne fait plus de sport, plus de balade, rien. Votre interpellation en janvier à Pau vous a marquées. Sitti. Cela nous a détruit. Vous ne pouvez pas savoir l'angoisse qu'on a eue. Nos familles étaient dans la peur ; elles ne savaient rien. Si nous avions été envoyées aux Comores, il n'y avait personne pour nous accueillir là-bas. Avez-vous été surprises par le soutien que vous avez reçu ? Liouize. Si toutes ces personnes n'avaient pas été là, je ne sais pas ce que nous serions devenues. Sitti. Nous avons une chance énorme. Les gens font preuve d'un grand humanisme ; ils nous aident beaucoup alors que nous ne les connaissons pas. On peut vraiment leur dire merci. Ils courent des risques pour nous. Nous ne remercierons jamais assez notre avocate, Me Massou dit-Labaquère, les enseignants et les étudiants. De nombreuses personnes se proposent de vous héberger... Liouize. Oui, nous sommes hébergées mais nous ne sommes jamais au même endroit plus d'une semaine. Sitti. Nous sommes toujours en fuite mais c'est injuste. Je suis née aux Comores, ce n'est pas un crime, ce n'est pas ma faute ! Je n'ai pas eu la chance de choisir mon lieu de naissance mais ma vie est à Mayotte, en France, où je suis arrivée à l'âge de six ans avec mes parents et mes frères et soeurs. J'ai ensuite fait toute ma scolarité, passer mon bac. J'ai l'impression qu'on me vole toute mon enfance. Tout ce qu'on m'a appris sur la liberté, l'égalité, la fraternité, ce n'est pas vrai. On a pourtant tous droit à l'éducation. Liouize. Moi je suis arrivée à Mayotte à deux ans, adoptée par mon oncle qui a la nationalité française et qui est fonctionnaire.J'aime la France, ce pays, c'est le mien, je l'aimerai toujours surtout quand on voit tous ces gens qui nous aident. Connaissez-vous des moments de doute ? Sitti. Je n'ai pas le droit. J'ai révisé jour et nuit, je me suis battue pour réussir. Je ne vais pas baisser les bras aujourd'hui. Mes parents m'ont toujours appris à me battre même si la vie est faite de hauts et de bas. Liouize. Très franchement, je n'ai pas de coup de blues. J'ai pris le risque de quitter ma famille, je dois rentrer avec un diplôme. Ma mère m'a toujours dit que les études étaient importantes. Il faut donc tenir le coup. Qu'avez-vous envie de crier ? Sitti. Il y a des mots qui me choquent. Je peux admettre que je suis sans-papiers mais je ne suis pas un clandestin. Je suis arrivée avec mes papiers à l'aéroport, on m'a laissé passer. Puis on m'a pris mes papiers et on m'a dit, maintenant, vous partez aux Comores. Mais je n'ai rien aux Comores ! Si mes papiers n'étaient pas en règle, pourquoi m'a-t-on laissé entrer ? Liouize. Avant qu'on soit interpellées et qu'on passe une semaine au centre de rétention, je me posais des questions sur les valeurs républicaines de la France. Quand j'ai vu tous ces gens qui se mobilisaient, j'ai compris que ce qu'on m'avait appris depuis toute petite avait un sens. Beaucoup de personnes portent les valeurs républicaines. Sans eux, je ne sais pas ce que serait la France. Plus tard, à votre tour, vous aiderez les autres ? Sitti. Quand je serais sortie de tout cela, j'aiderai mon prochain. Le Monde ne peut avancer que par l'entraide et l'amour. C'est de l'amour et de l'aide que nous avons reçus. Avant, nous avions juste un père et une mère. Maintenant, nous avons des milliers de parents. les plus jeunes sont nos frères et soeurs. Nous avons une grande famille, nous sommes les enfants du Monde. Aujourd'hui, à 19 heures, dans la salle du conseil municipal de Pau, une réunion est organisée par le Réseau université sans frontières. La maire de Pau, Martine Lignières-Cassou, introduira la réunion. Différentes prises de paroles suivront comme celle des enseignants de l'université de Pau, les étudiants, etc. Auteur : Propos recueillis par Odile Faure et Olivier Plagno
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